Terrasses de Moray

L’empire Inca, histoire d’une puissance fulgurante

Partons en direction du Pérou sur les traces des Incas. Ce n’est pas seulement le Machu Picchu qui attend les visiteurs mais aussi les extraordinaires vestiges de Pisac, d’Ollantaytambo, de Moray et bien sûr, la magnifique ville de Cusco. Les Incas ont laissé derrière eux une centaine de sites archéologiques, témoins de leur éphémère puissance. Car c’est un véritable empire que les fils du Soleil ont bâti en l’espace d’un siècle seulement. Ce grand empire portait le nom de « Tahuantinsuyu », signifiant « quatre quartiers » en quechua. Il mit bien des peuples à genoux avant de s’effondrer lors de la conquête espagnole en 1532. Trois grands incas conquérants allaient notamment faire la grandeur de Tahuantinsuyu. Habiles, organisés, imprégnés de l’héritage des anciennes civilisations andines, les Incas parvinrent à rapidement dominer un territoire correspondant aujourd’hui au Pérou, au Nord du Chili, à une partie de la Bolivie, de la Colombie et de l’Equateur. Quelle est donc l’histoire de ce peuple ?

La naissance de Tahuantisuyu

Nous sommes vers 1400 de notre ère. Une ethnie originaire des rives du lac Titicaca a conquis le Cusco situé plus au Nord. Ce sont les Incas (en savoir plus sur les origines des Incas ici). Ils fonderont la ville de Cusco qui deviendra la capitale de l’empire inca. Car ce peuple a soif de conquêtes et de terres propices à l’agriculture. Après avoir vaincu les tribus locales et écarté la menace Chanca, une autre civilisation belliqueuse, les empereurs incas vont se lancer à l’assaut d’un immense territoire. L’un de ces empereurs était Pachacutec. Ce fils du Soleil sera à l’origine du formidable empire que les Espagnols découvriront en 1532. Qui était ce grand conquérant?

Pachacutec, le grand conquérant

Machu Picchu
Machu Picchu, construit sur ordre de l’Inca Pachacutec.

Pachacutec fit preuve de sa valeur militaire lorsqu’il n’était encore qu’un jeune prince. Son nom était alors Cusi Yupanqui. Régnait sur Cusco l’Inca Viracocha. Le dirigeant paniqua en apprenant que les Chancas, ennemi récurent des débuts de l’empire inca, s’apprêtaient à fondre sur la ville. L’Inca s’enfuit, laissant à Cusi Yupanqi le soin de défendre la ville. Selon la légende, des rochers se seraient transformés en soldats, offrant la victoire aux Incas.

Malgré cette victoire, la couronne devait revenir à un autre fils de Viracocha. L’ambitieux Cusi Yupanqi ne l’entendait pas de cette oreille. Débuta alors une guerre fratricide dont il sortit vainqueur. Ces affrontements fratricides étaient fréquents chez les Incas où le trône se méritait plus qu’il ne s’héritait. Cusi Yupanqi devint le nouvel empereur inca sous le nom de Pachacutec, signifiant « renversement de l’ordre du monde ». Les historiens situent ce moment clé de l’histoire inca à 1438.

Le système de « réciprocité »

Pachacutec était ainsi le nouveau maître de Cusco. Son prestige militaire et le don de présents lui assurèrent le soutien de ses voisins. Cet appui des tribus voisines était un élément essentiel au développement de l’empire. En effet, tout ne se réglait pas dans la violence. Grâce à la diplomatie, Pachacutec pouvait grossir ses effectifs militaires et obtenir de la main d’oeuvre pour ses constructions. Cette relation se mua en cérémonies de « réciprocité » au cours desquelles les liens entre le souverain et les gouverneurs locaux étaient renforcés. Mais Pachacutec écarta aussi quiconque contestait son autorité. Les chefs de tribus contestataires étaient éliminés et remplacés par des fidèles au pouvoir de Cusco.

Vallée Sacrée, Pérou

Les victoires de Pachacutec

Nouvel empereur inca, Pachacutec ordonna la construction de la citadelle de Pisac située près de Cusco. L’Inca pouvait ainsi conquérir les peuples vivant dans la vallée du fleuve de l’Urubamba, ce qui correspond aujourd’hui à la « Vallée sacrée » du Pérou. Pachacutec aurait également ordonné la construction du Machu Picchu. Bien que son usage soit encore l’objet de débats, il est possible que cet exceptionnel site archéologique ait à la fois servi de palais et de base pour entreprendre la conquête d’Antisuyu, c’est à dire la jungle cusquéienne.

Pachacutec se livra également à la conquête d’Ollantaytambo entreprise par son prédécesseur Viracocha. Ce lieu était stratégique pour protéger Cusco de potentielles attaques. Mais l’ambitieux Pachacutec ne s’arrêta pas là. Il conquit la côte nord de l’actuel Pérou alors affaiblie par une sécheresse due à un épisode particulièrement virulent Del Niño.

A la fin du règne de Pachacutec, Tahuantinsuyu s’étendait depuis les rives du lac Titicaca jusqu’au Nord de la région du Cusco.

Comment connait-t-on l’histoire inca?

Les Incas ne nous ont pas laissé d’écrits. Leur histoire fut donc transmise par la tradition orale. La liste des 12 empereurs incas est donc à prendre avec des pincettes. Certains empereurs relèveraient en réalité de la mythologie. Ce serait le cas du premier Inca Manco Capac. L’un des plus célèbres récits sur les Incas et leurs traditions fut écrit par Garcilaso de la Vega. Fils d’une princesse inca et d’un père espagnol, il écrivit des années après la conquête et son oeuvre repose sur l’enseignement oral. Son récit n’en reste pas moins un témoignage extraordinaire de cette civilisation. Les Quipus permirent aussi de retracer l’histoire des Incas. Ce système sophistiqué de cordelettes à noeuds était utilisé pour compter les populations, les récoltes mais également pour enregistrer les évènements historiques.

La reconstruction de Cusco

Pachacutec se devait d’avoir une capitale digne de son nom. Il entreprit alors des travaux pour agrandir Cusco, dont le nom signifie le « nombril du monde » en langue quechua. Pendant plus de vingt ans, Pachacutec façonna sa capitale. On dit que le souverain aurait été jusqu’à détourner le cours d’une rivière afin de donner à Cusco la forme d’un puma.

La superbe ville de Cusco est aujourd’hui célèbre pour son architecture dominée par les constructions espagnoles mais également pour ses vestiges incas aux immenses pierres, imbriquées les unes contre les autres. On peut ainsi se promener dans d’étroites rues bordées de murs puissants, aux énormes pierres parfaitement alignées et polies. La plupart de ces pierres sont rectangulaires et plus ou moins uniformes. Mais certains murs possèdent des pierres de taille impressionnante et surtout, de formes très variées. Chose extraordinaire, les pierres s’emboitent les unes contre les autres quelque soit leur forme. En savoir plus sur les méthodes de construction incas ici.

Mur inca de la ville de Cusco.

Pachacutec fit bâtir Coricancha

Pachacutec, fit venir des constructeurs de diverses provinces. Certains venaient d’une région où avait autrefois rayonné la civilisation de Tiwanaku sur les berges du lac Titicaca. Cette civilisation de Tiwanaku (300 avant notre ère – 1200 de notre ère) a laissé derrière elle d’impressionnantes constructions dont les techniques avaient perduré jusqu’au temps des Incas. Cette connaissance fut ainsi réutilisée pour la construction des monuments incas.

Selon les chroniques, Pachacutec aurait également bâti le superbe temple du Soleil Coricancha ainsi que de nombreux autres sanctuaires. L’origine de ce temple est étroitement liée au mythe de Manco Capac envoyé à Cusco sur ordre des dieux (en savoir plus sur les origines mythiques des Incas ici). Un premier temple fut construit là où le frère de Manco se changea en pierre. Dédié au dieu Soleil, Inti, le sanctuaire se nommait Intikancha. Pachacutec entreprit de restaurer et d’agrandir ce temple à la gloire du Soleil. Intikancha devint le sanctuaire de Coricancha, signifiant « enceinte de l’or ». Ses toits étaient recouverts d’or et son jardin était peuplé de lamas et de maïs géants en or. Coricancha sera transformé en couvent sous les Espagnols.

Coricancha, Cusco, Pérou
Temple Qoricancha converti en couvent. Des lamas et des maïs géants en or peuplaient autrefois ces jardins.

Le règne de l’Inca Tupac Yupanqi

L’empire continua de s’étendre sous le règne de l’Inca Tupac Yupanqi, successeur de Pachacutec. Lorsqu’il n’était encore qu’un jeune prince, ce fils du Soleil fit la conquête du royaune Chimu dans le Nord de l’actuel Pérou. Ce puissant et riche royaume refusa de se soumettre aux arrogants Incas. La capitale de Chimu, Chan Chan était plus vaste que Cusco. L’Inca Tupac Yupanqi se lança à la tête d’une armée pour mettre à genoux ce rival. Or Chan Chan avait une faiblesse. La ville était située dans un environnement désertique, alimentée en eau par des canaux. Il suffisait pour les Incas de couper le cours de l’eau pour affaiblir Chan Chan. Une fois soumis, ce peuple hostile aux Incas fut déplacé pour éviter de possibles soulèvements. Il s’agissait d’une pratique courante, le « Mitmaq », pour contrôler les populations conquises (en savoir plus sur le contrôle de l’empire inca ici).

La soif de conquête des Incas parait sans borne puisque Tupac Yupanqi conquit également une partie de la jungle amazonienne, le territoire correspondant aujourd’hui au Chili et l’actuel Quito en Equateur.

A la tête d’un immense empire, Tupac Yupanqi ordonna un grand recensement des populations et des ressources. Les Incas comptaient et enregistraient ces informations à l’aide de « Quipus », un ingénieux système de cordelettes à noeuds. Tupac Yupanqi fit aussi bâtir Sacsayhuaman tout près de Cusco. Cette forteresse fut construite à partir d’immenses blocs de pierre dont le plus lourd pèse près de 200 tonnes. La manière dont furent transportés ces mégalithes demeure encore un mystère.

Enigmatique forteresse de Sacsayhuaman, Cusco, Pérou.

Huayna Capac, le dernier Inca conquérant

Cité du Machu Picchu, Pérou.

Nous sommes à présent aux alentours de 1500. Succéda à Tupac Yupanqi l’Inca Huayna Capac au terme d’une guerre de succession. Le souverain héritait d’un large empire mais aussi d’une lourde tâche. Tahuantinsuyu était en proie à des tensions formées par les peuples assujettis dans les terres les plus éloignées de la capitale. L’Inca se rendit ainsi dans les territoires du nord (aujourd’hui l’Equateur) et du sud de l’empire (aujourd’hui le Chili) pour s’assurer de leur contrôle.

Selon un chroniqueur espagnol, l’empereur construisit le célèbre système de routes incas dans ces régions-ci, ce qui était une manière d’en assurer un meilleur contrôle. Cela facilitait la marche des troupes pour mater les rebellions rapidement. Car fédérer un si grand empire n’était pas chose aisée et des révoltes éclatèrent dans le nord de l’empire à Quito. Ces soulèvements furent violemment réprimés. Si violemment que le lac où furent jetés les cadavres des insurgés serait devenu rouge de sang. Il porte depuis le nom de « Yawar Cocha », le « lac de sang ».

La fin de l’empire inca

Alors que le peuple du Soleil semble au sommet de sa puissance, une menace plane sur cet empire inca fraichement bâti. La révolte des populations conquises gronde tandis que de mystérieux envahisseurs s’approchent des côtes du Pérou en 1526. L’empereur Huayna Capac entend ainsi ses sujets lui rapporter l’arrivée d’hommes étranges naviguant sur la côte de son empire. Ces Européens en quête de gloire et de richesses ont entendu parler d’un riche royaume où l’or abonde. Huayna Capac n’aura pas le temps de jauger la menace des Conquistadors espagnols car un autre fléau va s’abattre sur les Incas. La variole amenée en Amérique par les Européens a fait son chemin jusqu’à l’empire inca. Cet ennemi invisible décime les populations d’Amérique au système immunitaire inadapté. L’une de ses victimes fut l’empereur Huayna Capac lui-même.

Salines de Maras dans la Vallée Sacrée, elles étaient déjà exploitées par les Incas.

Une guerre fratricide pour le pouvoir

Commence alors un nouvel affrontement fratricide opposant l’Inca Huascar et l’Inca Atahuallpa, nourri d’intrigues et d’assassinats. Cette lutte oppose en réalité deux branches royales luttant férocement pour le pouvoir. Cette sanglante crise de succession, la sous-estimation de la menace européenne par les deux demi-frères trop occupés à se déchirer, la haine des populations conquises par les Incas et les épidémies formeront un terreau idéal à la conquête espagnole.

L’exécution d’Atahuallpa en 1532

Atahuallpa sortit vainqueur de la guerre de succession contre Huascar. Mais le nouvel Inca n’allait pas profiter de son trône bien longtemps. Lorsque ses messagers informèrent l’Inca de l’arrivée d’hommes étranges et barbus, Atahuallpa ne prit pas la menace au sérieux et les invita même à le rencontrer à Cajamarca. Cette rencontre s’achèvera avec la capture du fils du Soleil. C’est le début de la fin de l’empire inca. Atahuallpa sera exécuté en novembre 1532 au motif de trahison, et ce malgré la rançon versée sous forme d’objets d’or et d’argent. En 1533, Cusco, la capitale, tomba aux mains des Espagnols menés par Francisco Pizarro.

La résistance s’organisa à partir de 1536, menée par Manco, le frère de l’Inca déchu. Malheureusement pour notre résistant, Manco et les siens ne purent résister aux Espagnols. La lutte se poursuivra néanmoins avec les deux fils de Manco, Titu Cusi et Tupac Amaru. C’est finalement en 1572 que le dernier empereur, Tupac Amaru, fut capturé et exécuté par les Espagnols, signant officiellement la fin de Tahuantinsuyu et de son peuple du Soleil.


Pour en savoir plus, je vous conseille (en français et espagnol):

« Pérou préhispanique, du peuplement jusqu’aux Incas », Milosz Giersz et Patrycja Przadka Giersz

« Les Incas, peuple du soleil », Carmen Bernand

« Descubriendo Cusco y el Gran Imperio Inca », Jose Miguel Helfer Arguedas

« Historia del Tahuantinsuyu », Maria Rostworowski de Diez Canseco

« Histoire de l’empire inca », documentaire, France 5, Science Grand Format

« Un empire sous le signe du Soleil », César Itier, Historia Spécial 54, Juillet-Août 2020

Village de Chinchero, Pérou.