Sacsayhuaman, Cusco, Pérou

Sacsayhuaman, énigmatique forteresse inca

Cusco, la mythique capitale des Incas abrite un géant de pierre. Situé sur les hauteurs de la ville péruvienne, Sacsayhuaman apparait tel un gardien de pierre endormi depuis bien longtemps. Ses murs mégalithiques se dressent au milieu d’une plaine à l’herbe desséchée. De gigantesques blocs de pierre, dont certains pèsent jusqu’à 200 tonnes, s’imbriquent parfaitement les uns contre les autres. Ils forment ce qui ressemble à une citadelle. Mais la taille de ces blocs n’est même pas ce qui impressionne le plus. Les formes variées de ces pierres gigantesques composent un prodigieux puzzle tandis que leur aspect rebondit leur confère un aspect généreux et protecteur. Si le site nous laisse sans voix aujourd’hui, il faut pourtant l’imaginer tel que le découvrirent les conquistadors espagnols en 1532. Une forteresse de 18 mètres de haut où trônaient trois tours recouvertes d’argent. Comment les Incas, un peuple qui ne connaissait pas la roue, ont-ils réalisé une telle structure ? A quoi servait Sacsayhuaman ?


Qui construisit Sacsayhuaman et pourquoi?

L’empire inca connut une expansion fulgurante au XVème siècle. En l’espace d’un siècle seulement, les Incas firent la conquête d’immenses territoires s’étendant du lac Titicaca jusqu’à la cordillère des Andes en passant par les côtes désertiques du Pacific et une partie de la jungle amazonienne. Cet immense empire se nommait « Tahuantinsuyu », signifiant « quatre quartiers ». Sa capitale était Cusco. Trois empereurs incas façonnèrent cet empire ; Pachacutec, Tupac Yupanqi et Huayna Capac.

La construction de Sacsayhuaman aurait été entreprise par Tupac Yupanqi et aurait été achevée par l’Inca Huayna Capac. Son usage reste discuté mais il aurait pu s’agir d’une forteresse pour défendre Cusco. Il faut dire que l’édifice ressemble bien à l’idée que l’on se fait d’une citadelle. Ses immenses blocs de pierre sont alignés en dents de scie ce qui exposerait n’importe quel assaillant aux flèches des ennemis. Il y avait par ailleurs des espaces de stockage qui auraient pu servir à entreposer des armes. Mais étrangement, il s’agirait là de l’unique système de défense de Cusco. Par ailleurs, contre qui cette citadelle aurait-elle protégé Cusco?

Sacsayhuaman

Dans la deuxième moitié du XVème siècle, l’empire inca était au sommet de sa gloire. Cusco ne courrait donc pas véritablement le risque d’être attaquée. Mais Tahuantinsuyu était un colosse aux pieds d’argile. Les Incas devaient continuellement gérer les rebellions des peuples assujettis. Ces affronts étaient violemment réprimés, renforçant la haine des sujets pour leurs maîtres incas. Se pourrait-il alors que Sacsayhuaman ait été construite pour protéger Cusco des autres civilisations andines ou même de ses propres populations?

Sacsayhuaman aurait également pu être un monument commémorant les victoires militaires de l’Inca Tupac Yupanqi. Cet édifice colossal aurait ainsi pu être un centre cérémoniel avec des représentations de batailles rituelles.

La construction de Sacsayhuaman

La construction de Sacsayhuaman aurait pu prendre une cinquantaine d’années. Selon les chroniques de Garcilaso de la Vega, il aurait fallu près de 4000 ouvriers pour tailler les pierres, et 6000 ouvriers pour les transporter. Les Incas trouvaient leur main d’oeuvre chez les populations fraichement conquises qui étaient déplacées de force. Il d’agit du système du « Mitmaq ». Cela fournissait aux Incas des ouvriers, des artisans et leur permettait par la même occasion de briser l’unité de ces peuples toujours prêts à se rebeller.

Mystérieuse gravure du serpent à Sacsayhuaman.

Comment les Incas édifièrent Sacsayhuaman?

L’architecture inca est célèbre pour ces blocs de pierre, parfois légèrement bombés, et parfaitement encastrés les un contres les autres, sans mortier apparent. Ces murs parfaits soutiennent les monuments incas les plus importants comme les palais et les temples. On peut encore admirer cet ouvrage dans les ruelles de Cusco, au Machu Picchu, à Ollantaytambo et bien sûr, à Sacsayhuaman.

Si les murs des anciens palais et temples incas de Cusco présentent des pierres rectangulaires de taille modérée, ceux de Sacsayhuaman sont en revanche composés de mégalithes. Comment les ouvriers de l’époque réussirent l’exploit de transporter ces énormes blocs de pierre pesant plusieurs tonnes ? Cela demeure un mystère. D’autant plus que les Incas ne connaissaient pas la roue. Si nous ignorons encore comment les Incas procédaient pour transporter les mégalithes, plusieurs indices ont néanmoins permis aux archéologues de comprendre les méthodes de construction incas.

L’un des plus impressionnants mégalithes composant la base de Sacsayhuaman.

Comment les Incas assemblaient les blocs de pierres ?

Comment les Incas s’y prenaient-ils pour assembler ces énormes blocs de pierres sans joints apparents, sans mortier ? Les archéologues savent que les Incas exploitaient la forme naturelle des blocs arrachés aux carrière de pierres. Les ouvriers utilisaient les faiblesses des rochers pour les détacher et les découper. Cela explique les formes parfois irrégulières des blocs (surtout les plus gros).

Mais les artisans devaient tout de même tailler ces pierres afin qu’elles s’encastrent les unes contre les autres. Les Incas utilisaient pour cela un matériau extrêmement dur comme l’hématite. Un ouvrage qui devait être laborieux. Les constructeurs incas accordaient par ailleurs un soin tout particulier aux façades des édifices importants comme les temples et les palais, faisant voir un encastrement parfait. Mais il s’agit là de la façade. A l’abri des regards, l’arrière des pierres pouvait être comblé de terre et de cailloux pour combler le vide entre les pierres.

En plus de la méthode de l’encastrement des pierres, les ingénieurs incas utilisaient parfois des attaches en bronze, en forme de ‘double T’ ou de ‘C’ pour lier les blocs. On peut voir à Coricancha, à Cusco, de magnifiques exemples de pierres autrefois reliées par ces attaches. Cet ensemble d’énormes pierres aux formes irrégulières avait l’avantage d’être résistant aux tremblement de terre fréquents au Pérou.

Enfin, on peut voir sur plusieurs constructions incas d’étranges ‘bosses’ présentes sur certains blocs probablement inachevés. Ces protubérances servaient peut-être d’attaches pour cordes afin de soulever les blocs. Des trous peuvent également être observés sur certains blocs de pierre. Ils servaient probablement à la manipulation des pierres.

Blocs de pierre exposés à Coricancha, Cusco. Ils était autrefois liés par une « agrafe » en bronze.

A quoi ressemblait Sacsayhuaman?

Sacsayhuaman, Cusco, Pérou.

Le site que l’on peut aujourd’hui admirer nous laisse sans le souffle. Et pourtant, il n’est plus que l’ombre de lui-même, les Espagnols ayant arraché ses pierres pour construire des églises et habitations. Il faut ainsi imaginer un immense complexe de pierre qui, selon les chroniques espagnoles, possédait trois tours ornées d’or et d’argent.

Sacsayhuaman abrite également de nombreuses portes en forme de trapèze, typiquement inca, et des escaliers reliant les différents niveaux. On estime qu’une série de trois remparts de 18 mètres de haut formaient la citadelle.

Il y avait aussi des places et des terrasses possiblement utilisées pour les cérémonies. Une citerne d’eau de forme circulaire, des canaux d’évacuation des eaux, et des habitations faisaient aussi partie du complexe.

Sacsayhuaman face aux Conquistadors

Au début du XVIème siècle, les Incas règnent en maîtres sur un vaste empire. Mais tout change lorsque des Européens s’approchent des côtes désertiques du Pérou en 1526. Ces conquistadors menés par Francisco Pizarro ont entendu parler d’un royaume où l’or abonde. Et ils compte bien s’en emparer. Sans le savoir, les Européens ont emmené un allié invisible qui va leur faciliter la tâche, la variole.

La conquête espagnole en 1532

La variole ne va pas faire n’importe quelle victime. L’Inca lui-même, Huayna Capac mourut de cette maladie inconnue en Amérique. Il laissa derrière lui un empire rapidement déchiré par une guerre de succession entre deux demi-frères. Un affrontement qui joua aussi en la faveur des Espagnols. Par ailleurs, la haine des populations conquises par les Incas, fatiguées des tributs à verser, parfois sous la forme d’enfants à sacrifier, forma un terrain idéal pour la conquête espagnole. Toutes ces conditions réunies, en plus de la supériorité d’artillerie des Conquistadors, permirent à Pizarro et ses hommes de capturer et d’exécuter l’Inca Atahuallpa en 1532. S’ensuivit la conquête de Cusco et de toutes ses richesses d’or et d’argent.

Escaliers de Sacsayhuaman, Cusco.

Rebellion inca à Sacsayhuaman

Le colosse inca semble ainsi s’être effondré en un claquement de doigt. Mais en 1536, des rebelles incas menés par le jeune frère de l’Inca déchu, Manco, entreprennent de reconquérir leur capitale. Les résistants parvinrent à s’emparer de Sacsayhuaman. La citadelle était alors encore intacte et était beaucoup plus imposante que ce que les ruines d’aujourd’hui nous laisse voir. Cette troupe d’Incas prêts à reconquérir la capitale de leur empire faisaient ainsi face à l’ennemi de haut de leurs remparts. Mais il semblerait que Sacsayhuaman présentait un défaut. Un rempart moins haut que les autres, peut-être inachevé. Cette faiblesse aurait peut-être pu permettre aux Espagnols de s’introduire dans la forteresse et d’en chasser ses occupants. Quoi qu’il en soit, Manco ne parvint pas à reprendre le contrôle de Cusco et dut se replier.

Après la conquête définitive de Sacsayhuaman et de Cusco par les Espagnols, les pierres les moins lourdes furent arrachées au site et réutilisées pour la construction d’habitations et églises. Malgré tout, les nouveaux maîtres laissèrent sur place les immenses monolithes qui font aujourd’hui la renommée de Sacsayhuaman. C’est grâce à ces énormes pierres, dont le transport reste encore un mystère, que Sacsayhuaman survécut à travers les siècles. En partie dépouillé de ses pierres, l’édifice n’est aujourd’hui plus que le souvenir d’une civilisation dont l’empire fut aussi bref que puissant.

Sacsayhuaman, Cusco, Pérou.

Pour en savoir plus, je vous conseille:

« Pérou pré-hispanique, du peuplement jusqu’aux Incas », Milosz Giersz et Patrycja Przadka Giersz

« Les Incas, peuple du soleil », Carmen Bernand

« Descubriendo Cusco y el Gran Imperio Inca », Jose Miguel Helfer Arguedas

« Historia del Tahuantinsuyu », Maria Rostworowski de Diez Canseco

« Histoire de l’empire inca », documentaire, France 5, Science Grand Format