Angkor : folie architecturale sous Jayavarma VII

Angkor : folie architecturale sous Jayavarma VII

Si Angkor Vat est le plus célèbre temple du site archéologique d’Angkor, il ne faudrait pas oublier l’exceptionnel site d’Angkor Thom et les autres fabuleux temples construits à la fin du XIIème et au début du XIIIème siècle par le roi bouddhiste Jayavarma VII. Sûrement le plus grand roi d’Angkor, Jayavarma VII parvint à rétablir la paix dans son royaume. Surnommé le « roi bâtisseur », il fit construire de nombreux temples, écoles et hôpitaux au cours de ses 40 années de règne. Parmi ces temples se trouve le Bayon, une merveille d’architecture avec des immenses tours à visages dont les lèvres sensuelles affichent un sourire aussi serein qu’énigmatique.

Le règne de Jayavarma VII

Considéré comme le dernier grand roi d’Angkor, Jayavarma VII (1181-1220) laissa derrière lui un considérable héritage historique et architectural.

La guerre contre les Chams

Jayavama VII Il prit le pouvoir dans un contexte dramatique pour l’empire Khmer. En effet, les Chams (du royaume de Champa, correspondant aujourd’hui au centre du Vietnam) lancèrent une attaque en 1177 sur Angkor et détruisirent la capitale royale. Cette défaite est considérée comme l’une des pires de l’histoire d’Angkor. Les Chams occupèrent le territoire Khmer pendant près de quatre ans. Jayavarma qui n’était alors qu’un prince, contre-attaqua. Il parvint à regagner la capitale et à chasser les Chams en 1181. Il monta sur le trône à l’âge de 43 ans environ et régna pendant près de 40 ans. Durant ce très long règne, il envahit à son tour le royaume de Champa et fit prisonnier le roi qu’il ramena à Angkor en 1190. Le royaume de Champa fut annexé jusqu’en 1220.

Cette victoire des Khmers contre les Chams est illustrée sur les superbes bas-reliefs du Bayon construit sous Jayavarma VII. Le roi étendit les frontières du royaume depuis la côte vietnamienne jusqu’aux frontières de la Birmanie. Peu d’information nous sont parvenues sur les événements faisant suite à la mort du souverain. En revanche, la destruction des bouddhas dans les temples construits par Jayavarman VII montre le retour en force de l’hindouisme sous le règne de Jayavarma VIII. Ce dernier s’employa à restaurer et embellir les temples hindouistes. Il semblerait en tous cas que la capitale de Jayavarma VII ait continué à prospérer puisque Zhou Daguan, ambassadeur chinois en visite à Angkor au XIIIème siècle, la décrivit comme une cité opulente aux riches monuments.

Bas relief "La bataille navale" - Le Bayon à Angkor Thom - Guerre des Khmers contre les Chams

Bas-relief du Bayon – « La bataille navale » opposant les Chams et les Khmers victorieux.

Un roi bâtisseur

Jayavarma VII est le roi ayant construit le plus de temples à Angkor. Le Bayon, Banteay Kdei, Neak Pean, Ta Som, Preah Khan, Ta Prohm ; son héritage est considérable. Il édifia également des routes, des ponts, des hôpitaux, des écoles pour les moines, etc. On dénombre ainsi 102 hôpitaux construits dans tout le royaume ! Autre particularité de ce règne, Jayavarma VII était un fervent adepte du bouddhisme Mahayana. Ainsi, tous ses temples étaient dédiés à Bouddha et non aux divinités hindouistes (en savoir plus ci-dessous).

La construction d’Angkor Thom et du Bayon

Porte de la victoire - Angkor Thom

Porte de la victoire – Angkor Thom

Angkor Thom, signifiant « Grande Capitale », fut l’une des plus grande cités qui constitue le site d’Angkor. Cette ville englobe des temples antérieurs à Jayavarma VII ; Baphuon et Phimeanakas. Sa construction débuta à la fin du XIIème siècle et s’acheva au début du XIIIème lorsque le roi Jayavarma VII fit entourer le vaste complexe d’Angkor Thom par un épais rempart. Echappant à la règle angkorienne selon laquelle chaque nouveau règne est un recommencement (ce qui se traduit habituellement par la construction d’une nouvelle capitale ou d’un nouveau temple d’Etat), Angkor Thom continuera à être aménagée par les successeurs de Jayavarna VII.

Les visiteurs peuvent aujourd’hui pénétrer dans la cité en passant pas la superbe Porte de la victoire ornée d’éléphants et de ces tours à quatre visages si caractéristiques du règne de Jayavarma VII. Cette première rencontre avec ces envoûtantes sculptures nous donne un avant-goût du Bayon où des dizaines d’entre elles nous attendent. Une autre porte, la porte sud, permet d’entrer dans la cité en passant au-dessus des douves. Un pont est bordé de deux magnifiques rangées de géants au visage peu avenant et tirant un immense serpent. Une image qui n’est pas sans repeller le « Barattage de la mer de lait » (en savoir plus sur ce récit hindouiste en cliquant ici). L’effet est tout simplement saisissant.

Porte sud gardée par des géants tirant un serpent - Angkor Thom

Porte sud gardée par des géants tirant un serpent géant – Angkor Thom

Au coeur d’Angkor Thom se trouve le Bayon. La rencontre avec ce temple spectaculaire est un véritable choc. Le Bayon est un sublime monstre de pierre, une majestueuse pyramide hérissée de tours irrégulières et gardées par des lions. L’avoir déjà vu des centaines de fois en photos n’enlève rien au sentiment d’émerveillement. Puis, en s’approchant, ce sont des dizaines de visages aux traits apaisants et qui nous sourient du haut de ce temple grandiose.

Temple dédié au Bouddhisme du Grand Véhicule (aussi appelé Bouddhisme Mahayana – voir paragraphe ci-dessous), il fut construit entre la fin du XIIème siècle et le debut du XIIIème siècle. Il abritait de nombreuses représentations de bouddha qui furent détruites ou transformées en Shiva lorsque l’hindouisme domina de nouveau Angkor. Cette immense structure dominée par de nombreuses tours à quatre visages est le seul temple montagne construit par Jayavarma VII. 

L’énigme des tours à visages

Ces énormes tours à visages sont présentes sur la plupart des temples de Jayavarma VII. Le Bayon n’en compte pas moins de 59 ! Pour 47 d’entre elles, les visages sont orientés vers un point cardinal. A qui ces visages peuvent-ils bien appartenir ? Encore aujourd’hui, leur signification demeure un mystère. Plusieurs théories ont été émises. Les quatre visages pourraient ainsi être une représentation de Lokeshvara, un Bodhisattna particulièrement vénéré sous le règne de Jayavarma VII (en savoir plus ci-dessous). Pour d’autres, ces visages représenteraient le roi Jayavarma VII lui-même tandis que les quatre points cardinaux pourraient symboliser le contrôle d’Angkor sur son vaste empire.

Le Bayon se caractérise également par la richesse et la beauté de ses bas-reliefs. Les bas-reliefs extérieurs dépeignent des scènes de bataille, des processions royales, l’armée khmer en marche mais également des scènes de la vie quotidienne (pêche, chasse, cuisine, échanges commerciaux sur les marchés…) qui nous donnent un unique aperçu de la vie au sein d’Angkor (en savoir plus sur la vie quotidienne en cliquant ici). En revanche, l’intérieur du temple offre des bas-reliefs représentant des scènes de la mythologie hindouiste.  Ils furent sculptés vers la seconde moitié du XIIIème sous Jayavarma VIII, roi hindouiste.

Bayon - Angkor Thom

Bayon – Angkor Thom

Tours à quatre visages du temple Bayon - Angkor Thom - Jayavarma VII

Tours à quatre visages du temple Bayon – Angkor Thom – Jayavarma VII

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Bas-relief du Bayon représentant une armée en marche.

Baphuon, les terrasses des éléphants et du roi lépreux

Un autre superbe bâtiment rend le site d’Angkor Thom exceptionnel. Il s’agit du temple Baphuon. Il fut construit bien avant le Bayon au milieu du XIème siècle, sous le roi Udayâdityavarman II. Cet énorme temple de forme pyramidale était dédié à Shiva. Le temple fut plus tard réutilisé par des moines bouddhiste. Un immense bouddha couché sur la face ouest du temple témoigne de cette reconversion (voir photo ci-dessous).

Ce temple colossal avait malheureusement mal résisté aux assaults du temps lorsqu’il fut découvert. Nous devons ainsi l’actuelle structure à un difficile et admirable travail de restauration. Interrompue par la guerre et l’occupation des Khmers rouges, la restauration ne reprit qu’à partir de 1995 et s’acheva en 2011. A noter que ces temples à forme pyramidale sont à visiter avec une grande prudence. Lors de notre visite, nous avons été témoins de la chute d’un malheureux touriste qui s’était approché trop près du bord sans tenir compte des cordons de sécurité et qui fut emmené aux urgences.

Deux terrasses royales qui servaient peut-être à l’organisation des parades, peuvent également êtres admirées. Il s’agit de la « Terrasse des éléphants » construite à plusieurs reprises au XIIIème siècle et la « Terrasse du roi lépreux ». Son nom si particulier est dû à la présence d’un personnage sculpté qui a longtemps été associé à un légendaire roi lépreux.

Temple Baphuon - Angkor

Temple Baphuon – Angkor

Bouddha couché du temple Baphuon - Angkor Thom

Bouddha couché du temple Baphuon – Angkor Thom

Jayavarma VII, un roi bouddhiste

Tout comme l’hindouisme, le bouddhisme fut amené d’Inde au Cambodge, probablement par la voie du commerce. Bouddha, signifiant « l’illuminé », était né en tant que prince Siddartha sur le territoire qui correspond aujourd’hui au Népal, vers 623 avant J.C. il mourut vers 543 avant J.C. Son surnom était Gotama. Né dans le clan des guerriers Sakyas, il était aussi souvent appelé Sakyamuni. Plusieurs éléments de la vie de Bouddha, comme l’illumination, sont représentés sur certains bas-reliefs à Angkor.

L’avènement du Bouddhisme Mahayana sous Jayavarma VII

Au premier siècle, le Bouddhisme se divisa en deux branches: Mahayana et Theravada. Ce fut le bouddhisme Mahayana qui s’imposa au Cambodge et que l’on retrouve dans l’art khmer. En effet, le bouddhisme Mahayana, aussi connu sous le terme « Grand véhicule », se serait introduit vers le Vème siècle au Cambodge. Il devint véritablement populaire à Angkor vers le XIIème siècle et début du XIIIème siècle sous le règne de Jayavarma VII.

Bouddha assis - Bayon - Angkor Thom

Bouddha assis – Bayon – Angkor Thom

Ses adeptes croyaient en l’atteinte de l’illumination et à l’effacement de l’ignorance. Ils vénéraient les Bodhisattvas, c’est-à-dire des individus ayant atteint l’état d’illuminé et pouvant donc entrer au Nirvana mais ayant choisi d’y renoncer pour aider l’humanité qui souffre sur Terre. Le Bodhisattva Lokeshvara est souvent représenté dans l’art khmer de cette période. Nous l’avons vu, les gigantesques visages du Bayon pourraient représenter Lokeshvara. Par ailleurs, le temple de Neak Pean (également construit sous Jayavarma VII) et ses piscines d’eau avaient une vertu curative où les malades pouvaient invoquer Lokeshvara. Le cheval situé dans le bassin central pourrait faire référence à Lokeshvara lorsqu’il se changea en cheval pour secourir les victimes d’un bateau qui avait coulé.

L’autre branche, le « Bouddhisme therevada », se propagea depuis le Sri Lanka jusqu’à l’Asie du sud-est, touchant la Birmanie, la Thaïlande et le Cambodge entre le XIème et le XVème siècle. Cette branche adhère aux principes conservateurs du Bouddhisme et cherche à préserver les doctrines originales. Le Theravada fut introduit à Angkor au XIIIème siècle quand la plupart des temples principaux étaient déjà construits. Cette école bouddhiste existe encore aujourd’hui en Asie du sud est.

Qu’il s’agisse de l’impressionnant temple Bayon ou des incroyables ruines de Ta Prohm où les pierres se fondent dans les racines d’arbres gigantesques, les temples de Jayavarma VII nous plongent dans l’univers architectural unique de ce grand roi qui régna près de quarante ans sur l’empire Khmer. Cliquez ici si vous souhaitez en savoir plus sur le grand ‘rival’ d’Angkor Thom, Angkor Vat, le plus grand temple d’Angkor.

Je vous invite également à découvrir:

Pour en savoir plus je vous conseille de lire:

‘Angkor – Cambodia’s wondrous khmer temples’ – Dawn F. Rooney – Sixth edition, 2011

‘Angkor before and after, a cultural history of the Khmers’ – David Snellgrove – Orchid Press, 2004

« Le guide des temples d’Angkor » 2ème édition – Michel Petrotchenko – 2015

« Angkor Cité Khmère » – Claude Jacques et Michael Freeman, 2012

Tour à quatre visages - Bayon - Angkor Thom

Tour à quatre visages – Bayon – Angkor Thom

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Jess Bontemps

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