Monastère Erdene Zuu construit près de ruines de Karakorum en Mongolie

Karakorum, éphémère capitale de l’empire mongol

La steppe s’étend à perte de vue. Pas un arbre à l’horizon. Seule une terre plate recouverte de touffes d’herbes balayée par le vent se déroule sous nos pieds. Un ciel bleu domine l’infini de ces steppes. C’est Tengeri, l’éternel Ciel Bleu que révéraient les anciens Mongols nomades. Rompant avec l’immensité de la plaine, d’imposantes murailles semblent avoir tout juste surgi des entrailles de cette rude terre. Une dizaine de tours d’un blanc éclatant, en forme de cloches, se dressent devant nous. Ce sont les stupas d’un monastère bouddhiste érigé près des ruines d’une cité oubliée. Karakorum, l’ancienne capitale du fulgurant empire mongol de Gengis Khan. Difficile d’imaginer en voyant ce monastère et sa steppe silencieuse que battait ici le cœur d’un empire conquis dans le sang et la terreur, déversant à travers l’Asie ses milliers de cavaliers. De cette capitale, il ne reste presque rien. Quelle fut donc son histoire et que savons-nous de Karakorum ? 

Gengis Khan se lance à la conquête du monde 

Nous en sommes au XIIème, dans les années 1160. Un garçon du nom de Temujin et au destin exceptionnel vient de naître. Il appartient au clan des Qiyat, une tribu mongole vivant dans le nord-est de l’actuelle Mongolie. Temujin a douze ans et vient d’être fiancé à Borte du clan des Qonggur. C’est alors que son père, chef du clan, meurt empoisonné. Toute la famille est rejetée et contrainte à l’exil. C’est une lutte pour la survie qui attend Temujin, une lutte animée par un furieux désir de vengeance. 

Son mariage avec Borte en 1185 permit à Temujin de reprendre sa place au sein du clan. Usant de ruse, d’intelligence et de violence, Temudjin alla plus loin et parvint à imposer son autorité sur l’ensemble des tribus mongoles. C’est en 1206 que notre guerrier mongol put pleinement embrasser sa revanche. Le “Khurultay”, assemblée des chefs mongoles, proclama Temudjin empereur des Mongols. Il prit alors le nom de Gengis Khan, signifiant “le chef suprême”. 

Statue de Gengis Khan trônant sur la place d’Oulan-Bator, capitale de la Mongolie

Le nouvel empereur des Mongols n’est plus le petit garçon d’un père assassiné et voué à l’exil. A la tête d’une armée de 130 000 hommes, Gengis Khan se met en tête de conquérir le monde. Tengeri lui-même lui a confié cette mission, pense-t-il. Et la conquête ne se fait pas attendre. Les peuples Kirghizes, Bouriates (vivant dans l’actuelle Sibérie), les Ouïgours (Ouest de l’actuelle Chine) et les Khitaïs au sud-ouest vont bientôt voir déferler sur eux une vague d’impitoyables guerriers mongols. En 1211, la Mandchourie (dans le nord de la Chine) est soumise, et en 1215, Pékin même est prise et ses habitants massacrés. La soif de conquête de Gengis Khan est sans fin, de même que son génie militaire.

La Corée n’échappera pas non plus à la déferlante des cavaliers mongols qui, juchés sur leurs petits mais rapides chevaux, fondent sur leurs victimes, ne leur laissant aucune chance. En 1220, les grandes cités de Boukhara et de Samarkand sont rasées (actuel Ouzbékistan). Gengis Khan ira même jusqu’en Afghanistan, en Iran, tandis que ses fils se dirigent vers l’Ouest, attaquant le Caucase, la Géorgie, et l’Ukraine. Les royaumes, les plus grandes cités de l’époque tombent les uns après les autres et leur population est décimée. Rien ne semble pouvoir arrêter les Mongols qui se trouvent bientôt aux portes de l’Europe. 

Gengis Khan fonde Karakorum

Composé de tribus nomades, le peuple mongole n’a pas de capitale fixe. Pourtant, Gengis Khan se trouve à présent à la tête d’un immense empire qu’il va falloir contrôler. Le grand Khan attendra des années avant de finalement établir une capitale. Ce sera Karakorum, fondée en 1220, au crépuscule de la vie du conquérant. Capitale est alors un bien grand mot. Il s’agit en réalité davantage d’un camp militaire où l’on continue de vivre à la Mongole. 

En août 1227, Gengis Khan meurt âgé de près de soixante-dix ans. Il laissa derrière lui un immense empire conquis dans la violence. Un empire si vaste que, selon les chroniqueurs de l’époque, “il fallait une année entière pour le parcourir d’une extrémité à l’autre”. De la Corée jusqu’à la Volga, l’empire mongol parcourait toute l’Asie centrale, longeait les rives du lac Baïkal et avait englouti jusqu’au nord de la Chine. L’empire mongol alla même jusqu’à menacer l’Europe qui aurait sans doute connu un sort similaire si le Grand Khan n’avait pas été défait par la mort elle-même. 

L’un des fils de Gengis Khan, Oegodeï, devint le nouveau grand Khan. C’est ce successeur qui donne à Karakorum des allures de ville et la dota d’un palais. Nous savons peu de choses sur Karakorum qui n’a laissé que peu de ruines derrière elle. Les Mongols n’étaient pas un peuple bâtisseur et Karakorum allait bientôt être évincée. Pourtant, un exceptionnel témoignage nous donne une idée de ce à quoi la ville ressemblait. Ce témoignage nous fut livré par le moine Guillaume de Rubrouck.  

L’Europe et la menace mongole 

Moine franciscain, Guillaume de Rubrouck voyage jusqu’à la cour du Grand Khan en 1253 et 1254. L’Europe de l’Ouest venait d’échapper de justesse à la déferlante mongole. Les successeurs de Gengis Khan avaient mis à sac Moscou en 1238, s’étaient emparé de Kiev et Zagreb, avaient envahi la Pologne, la Hongrie en 1241 et menaçait Vienne. Massacre des populations, déportation des prisonniers de guerre, politique de la terre brûlée, les Mongols sèment la terreur partout où ils vont. 

Et rien ne semble pouvoir arrêter les Mongols. En 1241, la mort du Khan Ogödei va pourtant mettre un terme à l’invasion de l’Europe. Les grands chefs mongols doivent élire un nouveau Khan et se replient à Karakorum où aura lieu le “Khurultay”, l’assemblée des chefs mongols. S’ensuit alors des conflits liés à la succession. Le reste de l’Europe vient d’échapper de justesse aux Mongols. 

De la menace à l’alliance

Monastère Erdene Zuu construit près de ruines de Karakorum en Mongolie
Monastère Erdene Zuu construit près de ruines de Karakorum en Mongolie

L’Occident est alors en pleine guerres de croisade. L’idée germe d’utiliser comme alliés ce peuple mongol si efficace au combat contre les puissances islamiques. Le Pape Innocent IV confie une première mission en 1244 au moine franciscain Jean de Plan Carpin et au moine dominicain Ascelin de Crémone. Par ses intermédiaires, le Pape demande aux Mongols des excuses pour les massacres perpétrés en Europe de l’Est et appelle le grand Khan à se repentir. La requête ne manque pas d’irriter le nouveau grand Khan qui répliqua en offrant de reconnaître le pape comme son vassal. Les Mongols s’attendent d’ailleurs à ce que tous les peuples leur prêtent allégeance. L’alliance est encore loin d’aboutir. 

Pourtant, en 1248, un envoyé mongol suggère à Louis IX une alliance militaire. Le roi de France était alors à Chypre en vue de la septième croisade. L’idée est simple, les Chrétiens attaqueraient le Sultan d’Egypte tandis que les Mongols s’en prendraient au califat de Bagdad. Mais alors que la délégation chemine vers la cour du Khan Güyük, les Chrétiens apprennent que le Khan est mort. Les intrigues pour la succession au trône pullulent et l’alliance militaire avec les Francs n’est plus au programme. 

Guillaume de Rubrouck envoyé à Karakorum en 1253

Le roi de France entreprit d’envoyer une nouvelle mission, cette fois menée par le moine Guillaume de Rubrouck. Mais ce n’est pas exactement une ambassade. Le but est de prêcher et convertir autant de Mongols que possible et en apprendre le plus possible sur les intentions du grand Khan. Il s’agit plus d’une mission d’observation que de nouer des relations avec des chefs mongols en vue d’une éventuelle alliance militaire. C’est un véritable périple qui attend Guillaume. Traversant des contrées hostiles, dangereuses, parfois désertiques, et affrontant un froid difficilement supportable, il lui faudra des mois pour atteindre Karakorum et y rencontrer le grand Khan Mongke.   

A quoi ressemblait Karakorum au XIIIème siècle?

Dans son compte-rendu adressé au roi de France, Guillaume de Rubrouck donne une précieuse description de Karakorum et des échanges avec le Khan qu’il appelle “Mongou”.  

“A karakorum, Mongou a une vaste cour près des murs de la ville ; elle est clôturée par un mur de briques, comme sont clos chez nous, les prieurés des moines. Il y a là un grand palais où il tient ses beuveries deux fois l’an, une fois aux alentours de Pâques, lorsqu’il passe par là, et une deuxième fois en été, à son retour”.

Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’empire mongol. 

La fabuleuse fontaine d’argent

Guillaume de Rubrouck décrit également une fontaine en argent, en forme d’arbre, dans l’enceinte du palais. Si cet arbre a malheureusement disparu, Guillaume nous le décrit comme “un grand arbre en argent, aux racines duquel sont quatre lions d’argent, chacun avec un conduit, et vomissant tous du lait blanc de jument. A l’intérieur de l’arbre quatre conduits vont jusqu’à la cime, d’où leur extrémité s’ouvre vers le bas. Sur chacun d’eux est un serpent doré dont la queue s’enroule au tronc de l’arbre. L’un de ces conduits verse du vin, l’autre du caracomos, c’est-à- dire du lait de jument clarifié, un autre du boal, qui est une boisson de miel, un autre de la cervoise de riz, que l’on appelle terracine”. Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’empire mongol.  

Maquette de Karakorum exposée au musée de Karakorum

Une diversité de peuples et de religions

Les Mongols que découvrent Guillaume à Karakorum sont des Mongols en voie de sédentarisation. Aux yeux de Guillaume, ceux-ci lui paraissent plus civilisés car vivant dans un milieu urbain. Pourtant, les Mongols n’ont pas exactement abandonné leur mode de vie nomade et continuent de vivre dans leurs yourtes, formant des cours itinérantes gravitant autour de Karakorum. Ainsi, ce sont essentiellement des étrangers qui habitent dans Karakorum.

C’est une ville qui fourmille de diversité qui se dévoile à Guillaume. Car si j’imaginais Guillaume de Rubrouck comme unique Européen et Chrétien à la cour du grand Khan, en réalité, il n’en est rien. Prisonniers de guerres, religieux nestoriens (doctrine chrétienne née au Vème siècle à Constantinople), marchands ou artisans venant de France, Bagdad, Inde, Chine, peuplent Karakorum. Guillaume rencontre même un maître orfèvre nommé Guillaume Boucher, originaire de Paris, qui avait été capturé en Hongrie. C’est cet artisan qui réalisa l’exceptionnel fontaine en argent dont jaillissait des boissons.  

Nous savons également grâce à Guillaume, que la ville était organisée en plusieurs quartiers.

“Il y a là deux quartiers : celui des sarrasins où sont les marchés et où de nombreux marchands affluent à cause de la cour, qui est toujours proche, et à cause de la multitude des ambassadeurs : l’autre quartier est celui des habitants du Catay*, qui sont tous des artisans. En dehors de ces quartiers, il y a de grands palais qui sont destinés aux secrétaires de la cour. Il y a douze temples idolâtres de diverses nations, deux mosquées où est proclamée la loi de Mahomet, et une église de chrétiens à l’extrémité de la ville. La ville est ceinte d’un mur de terre et a quatre portes.”

Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’empire mongol. *Le Catay était alors le nom donné à la Chine du Nord. 

Tolérance religieuse et chamanisme

Tous ces étrangers vivent à Karakorum où chacun pouvait librement exercer son culte, les Mongols étant particulièrement tolérants à l’égard des religions. Ainsi, Christianisme cohabite avec l’Islam, le Taoïsme, et le Bouddhisme. Le grand Khan Mongke organisa d’ailleurs à Karakorum une grande controverse religieuse, soit un grand débat théologique opposant les différents partis religieux ; chrétiens, musulmans, taoïstes et bouddhistes.

La tolérance du grand Khan à l’égard des différentes religions se retrouve d’ailleurs dans l’échange que le chef mongol, Mongke, accorde à Guillaume. Mongke reprocha au moine le manque de tolérance des Chrétiens à l’égard des autres religions. Le Khan ajouta cette très belle formule: “Mais comme Dieu a donné à la main plusieurs doigts, de même il a donné aux hommes plusieurs voies.”

Reproduction de la mosquée de Karakorum

Ces religions cohabitaient également avec le chamanisme mongol. Les Mongols étaient entourés de devins dont les pratiques, décrites par Guillaume de Rubrouck, faisaient froid dans le dos. Le pouvoir des devins leur permettait d’accuser telle ou telle personne jugée responsable des vagues de froid ou de la mort d’untel. Les personnes accusées étaient en général condamnées à une mort violente. 

Guillaume quitte Karakorum en 1254. A son retour, le moine écrivit un compte-rendu sous la forme d’une très longue lettre adressée à Saint-Louis, nous laissant un précieux témoignage de la vie à Karakorum.  

Pièces de monnaie chinoises retrouvées à Karakorum. Musée de Karakorum.

Le déclin et la fin de Karakorum

La capitale décrite par Guillaume de Rubrouck n’allait pas faire long feu. Kubilaï Khan, l’un des petits fils de Gengis Khan, monta sur le trône en 1260. Son règne allait être exceptionnellement long. Fasciné par la Chine dont il achèvera la conquête, c’est à Pékin, qu’il fonde sa capitale. La ville fut renommée Khanbaliq, signifiant « la ville du Khan ».  Karakorum perdit alors de son importance et fut réduite au simple rôle de centre administratif d’une des provinces de l’empire.

L’empire mongol continue de prospérer sous le règne de Kubilaï Khan. Mais c’est en Chine que Kubilaï porte son regard. Il y fonde une nouvelle dynastie en 1271, la dynastie des Yuan. Les Khans yuan régnèrent sur la Chine jusqu’en 1348 où surviennent les soulèvements d’une population chinoise mise à mal par les Mongols. A la tête d’une de ces insurrections se trouve un homme, Zhu Yuanzhang. Il mena la reconquête de la Chine dont il deviendra le nouvel empereur. La dynastie Yuan doit à présent faire place à celle des Ming. En 1368, Pékin, la capitale des Yuan est conquise et les Mongols sont expulsés, puis poursuivis par les Ming jusqu’en Mongolie. Quant à Karakorum, elle sera occupée puis rasée par les troupes chinoises des Ming. 

Temples du monastère Erdene Zuu

Redécouverte de Karakorum au XIXème siècle

L’ancienne capitale mongole s’effaça peu à peu des mémoires. L’on perdit même la trace de son emplacement. Il faudra attendre la fin du XIXème siècle pour que Karakorum soit redécouverte. Un scientifique russe du nom de Nikolai Yadrintsev, mandaté par la société de géographie de Russie, porta ses recherches de la cité perdue dans la vallée de l’Orkhon. Nikolai Yadrintsev conclut que les quelques ruines reposant près du monastère Erdene Zuu étaient celles de Karakorum. D’autres études au XXème siècle confirmeront cette conclusion. 

La vie de Karakorum fut courte, à l’image de cet immense empire mongol qui se fragmenta deux générations seulement après le règne de Gengis Khan. L’ancienne capitale mongole n’existe aujourd’hui plus qu’au travers des quelques ruines et vestiges conservés au musée de Karakorum. Néanmoins, le témoignage de Guillaume de Rubrouck permet de faire revivre la cité mongole dans nos imaginations.

Temples bouddhistes du monastère Erdene Zuu, Mongolie

Sources 

“Voyage dans l’empire mongol”, Guillaume de Rubrouck

“Gengis Khan : vers 1160-1227”, Henry Bogdan, Historia mensuel 700

“Marco Polo découvre la Chine” Olivier Tosseri, Historia mensuel 764

“Marco Polo l’éclaireur”, Philippe Ménard, Historia Spécial 130

Musée de Karakorum, Mongolie

L’Atlas des civilisations, Le Monde, hors-série, 2010